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Abus sexuels

Rapport de l’IFJD sur Betharram : « il aurait pu être écrit par une IA » (Alain Esquerre)

Par Nominoe — 20 juin 2026

Ce 20 juin à midi, devant des journalistes triés sur le volet par la congrégation de Betharram et à 14h devant les seules victimes auditionnées doit être dévoilé le rapport de l’IFJD sur Betharram. Le rapport de synthèse, 136 pages, circule depuis hier sur les réseaux sociaux.

Ceux qui espéraient en apprendre sur les abus au sein de la congrégation seront déçus – l’IFJD affirme dans son rapport ne pas avoir eu de mandat pour investiguer au delà de Betharram, mais avoir auditionné des victimes d’autres établissements, et recommande néanmoins de faire des investigations complémentaires dans les établissements betharramites du sud ouest, du Maghreb et de la côte d’Ivoire :

« La Commission recommande en particulier que des recherches complémentaires soient engagées concernant les suicides, accidents ou circonstances de décès signalés au cours de ses travaux. Les témoignages recueillis ont fait apparaître, dans plusieurs situations, des interrogations persistantes de la part des proches et des familles, ainsi que des questionnements quant à d’éventuels liens entre ces événements et les violences subies. Sans préjuger des conclusions auxquelles pourraient conduire de telles investigations, la Commission estime qu’il convient, chaque fois que cela demeure possible, de rechercher les éléments susceptibles d’apporter des réponses aux personnes concernées. Étendre les investigations à tous les lieux de circulation des auteurs identifiés

La Commission recommande également la poursuite des investigations relatives aux établissements, œuvres et lieux d’activité placés sous la responsabilité de la Province de France, ainsi qu’à l’ensemble des lieux dans lesquels les agresseurs identifiés ont exercé des responsabilités ou été affectés. Cette recommandation concerne notamment, sans s’y limiter, les établissements Etchecopar (Saint-Palais) et Ozanam (Limoges), ainsi que les activités conduites au Maroc, en Algérie et en Côte d’Ivoire.

Plus intéressantes sont les révélations sur les archives et les institutions qui ont refusé de les ouvrir. Ou sur le détail des responsabilités et des mécanismes qui ont permis de faire taire les victimes et diluer les responsabilités pour protéger l’institution à tout prix.

31 suicides d’anciens élèves

Le rapport donne aussi le nombre des victimes : « la base de référence la plus large actuellement disponible est constituée par le recensement réalisé par Alain d’Esquerre dans sa version transmise à la Commission en mai 2025. Ce travail identifie 197 victimes déclarées et 41 auteurs distincts. Parmi ces victimes, 44 rapportent des violences sexuelles, 107 des violences physiques et 46 déclarent avoir subi à la fois des violences physiques et sexuelles.La Commission a procédé à un travail de vérification et de corroboration de ces données à partir de plusieurs sources indépendantes. Elle a notamment analysé les témoignages publiés dans la presse, ceux diffusés sur les réseaux sociaux, en particulier sur Facebook, ainsi que les témoignages recueillis directement dans le cadre de ses auditions. Le dépouillement des témoignages publics permet d’identifier 133 victimes et 43 auteurs mis en cause.

La répartition des violences observée est largement convergente avec celle issue du recensement d’Alain d’Esquerre : 107 victimes déclarent des violences physiques, 19 des violences sexuelles et 7 des violences à la fois physiques et sexuelles.La Commission a directement entendu 59 personnes se déclarant victimes de la Congrégation, tandis que 9 personnes déclarent n’avoir subi aucune violence.

Parmi les victimes, 49 sont des anciens élèves de Notre-Dame de Bétharram : 5 rapportent exclusivement des violences sexuelles, 17 exclusivement des violences physiques et 27 déclarent avoir subi les deux formes de violences. Ces témoignages mettent en cause 37 auteurs distincts. Les 10 autres victimes ont été scolarisées dans les établissements du Maroc, d’Algérie et de Limoges ou ont été victimes en Côte d’Ivoire. Les personnes auditionnées ont également évoqué 31 suicides d’anciens élèves, sans qu’il soit toujours possible d’identifier la personne concernée ou de relier le suicide aux violences« .

Pas de responsables désignés pour l’étouffement de la première affaire Betharram

En revanche le rapport est d’une discrétion de violette sur l’étouffement de la première affaire Betharram, dans les années 90 – violences sur un élève giflé au point de perdre 40% de son audition (affaire de Behr) et abus sexuels commis par le directeur d’alors, l’abbé Silviet Carricart :

« L’affaire De Behr constitue un moment important. En janvier 1995, un élève reçoit une gifle violente d’un surveillant général, entraînant des acouphènes et une perte d’audition importante. Quelques mois plus tard, en décembre 1995, le même élève est puni de nuit par la sanction dite du perron, dehors, en tenue légère, après un incident mineur dans le dortoir. Ces faits révélaient à la fois des violences physiques graves, l’existence de punitions humiliantes et dangereuses, ainsi qu’un système disciplinaire dans lequel des élèves-surveillants pouvaient exercer une autorité particulièrement préoccupante sur d’autres élèves.

La réaction institutionnelle n’a pas été à la hauteur de ces révélations. Le père de l’élève, qui cherche à alerter et à dénoncer les faits, se heurte à des pressions, à l’hostilité d’une partie de l’environnement local et à l’absence de soutien suffisant. Une plainte est finalement adressée au procureur pour violences volontaires et actes ou traitements inhumains et dégradants. Mais, loin de conduire immédiatement à une prise de conscience collective, l’affaire provoque aussi des formes de défense de l’établissement et de mise à l’écart de ceux qui dénoncent.

La situation de Françoise Gullung est également révélatrice. Professeure de mathématiques à Bétharram au milieu des années 1990, elle affirme avoir observé des violences physiques, des privations de sommeil et des méthodes disciplinaires préoccupantes. Elle indique avoir alerté plusieurs interlocuteurs, dont la direction diocésaine, la PMI, la gendarmerie et des responsables politiques. Elle décrit aussi le silence d’autres enseignants, la difficulté à remettre en cause le système et les pressions subies après ses alertes. Son parcours montre combien les personnes qui tentaient de signaler des violences pouvaient se retrouver isolées, disqualifiées ou fragilisées.

L’inspection académique réalisée en 1996 constitue, rétrospectivement, un échec déterminant. Elle intervient à un moment où plusieurs signaux existaient déjà : violences physiques dénoncées, pratiques disciplinaires humiliantes, plaintes ou alertes de parents, mobilisation autour de l’affaire De Behr, signalements d’une enseignante. Pourtant, ce contrôle n’a pas permis de saisir la réalité du système de violences. Il n’a pas davantage conduit à une évaluation approfondie des conditions d’internat, du régime disciplinaire, de la place des surveillants, de la parole des élèves ou des risques encourus par les enfants.

Cette inspection a ainsi manqué une occasion essentielle. Elle aurait pu constituer un point de bascule. Elle aurait pu permettre de protéger les élèves encore exposés, d’identifier d’autres victimes, de vérifier les pratiques disciplinaires, de saisir les autorités judiciaires ou administratives compétentes et d’imposer à l’établissement des transformations immédiates. Tel n’a pas été le cas. Le contrôle de l’État est demeuré insuffisant au regard de la gravité des signaux disponibles ».

Des recommandations intéressantes sur les archives

Le rapport se conclut par des recommandations touffues – quatre pages en tableaux et une dizaine de pages pour les expliciter. Relevons, outre un soutien à l’imprescriptibilité des abus sur mineurs, une réflexion intéressante sur les archives :

« Les travaux de la Commission ont mis en évidence le rôle essentiel des archives dans l’établissement des faits, la compréhension des mécanismes institutionnels ayant permis les violences et l’exercice des droits des victimes. Ils ont également montré que la qualité, l’organisation et l’accessibilité des archives conditionnent largement la capacité des victimes, des chercheurs, des autorités publiques et des commissions d’enquête à établir la vérité. Malgré la coopération généralement accordée à la Commission, celle-ci a été confrontée à des fonds incomplets, insuffisamment classés ou difficilement exploitables, révélant la nécessité de renforcer les politiques de conservation et d’archivage au sein de nombreuses institutions.

La Commission recommande à l’ensemble des établissements scolaires, structures éducatives, institutions religieuses et organismes accueillant ou accompagnant des mineurs de mettre en œuvre des politiques adaptées de classement, de conservation et de gestion de leurs archives administratives, éducatives, disciplinaires et institutionnelles ».

Alain Esquerre : « ce rapport aurait pu être écrit par une IA »

Lanceur d’alerte historique, Alain Esquerre avait claqué avec son collectif la porte de la commission d’enquête de l’IFJD en juillet 2025, après s’être vu opposer des refus d’accès aux archives par la congrégation notamment.

« C’est un rapport très universitaire, qui aurait pu être écrit par une IA. On ne sent pas en le lisant que des victimes auraient participé, d’ailleurs elles ont été seulement auditionnées et ensuite l’IFJD s’est contentée de leur faire des présentations en visio.

En revanche il légitime le combat qu’on mène [le bilan des victimes établies grâce au travail d’Alain Esquerre est repris, les extrapolations correspondent à ses estimations] Mais quand on lit sur l’établissement aurait changé, alors qu’en 2024 il employait toujours un surveillant pedocriminel, Patrick Martin, qu’on n’a pas vu l’APEL ou l’OGEC se mobiliser pour les victimes, ou le grand ponte de Betharram à Rome… Rien n’a vraiment changé.

D’ailleurs la congrégation s’est engagée à réparer les violences physiques, mais deux ans plus tard les seules qui ont été indemnisées, ce sont les victimes d’abus sexuels.

Comme l’indique le rapport, « au 31 mai 2026, quarante-huit personnes avaient bénéficié d’une réparation financière en lien avec les violences sexuelles commises à Notre-Dame-de-Bétharram, pour un montant total de plus de 1,4 million d’euros versé par la Congrégation. Ces réparations concernent dix-neuf auteurs différents« .

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